Et si on pouvait voir son quartier dans 75 ans? (et presque le toucher!)

Il y a quelques semaines, j'ai appris qu'une doctorante de l'Université de Montréal passait ses journées à imaginer le quartier Saint-Sauveur, dans la Basse-Ville de Québec, tel qu'il pourrait être en 2100. Pas en écrivant des rapports. En fabriquant des objets. 

Alexandre Couture Journaliste

Une affiche pour une loi qui n'existe pas encore. Une maquette de quartier transformé par les changements climatiques. Un service municipal imaginaire, rendu assez concret pour qu'on puisse en discuter autour d'une table.

C'est ça, le design fiction: une façon de rendre un futur assez tangible pour qu'on puisse décider s'il nous inspire ou si on doit dès maintenant explorer d'autres pistes.

Sociologie du futur

La chercheuse française Noémie Aubron, qui pratique cette approche depuis plusieurs années, la décrit comme une forme de «sociologie du futur» : l'idée de projeter qui on est, avec nos peurs, nos envies, nos valeurs, dans de possibles réalités à venir.

L'objectif n'est pas de prédire. C'est de créer une conversation qui ne commence pas par un PowerPoint ni une étude, mais par une image, un objet, une histoire. Quelque chose qu'on peut presque toucher.

C'est là que le design fiction se distingue de la prospective classique. Les rapports du GIEC, on les lit, on les range dans un coin, on continue. La courbe des émissions mondiales de GES, on l'a vue plusieurs fois.

Le problème n'est pas le manque d'information. C'est l'incapacité à relier les chiffres à quelque chose de proche et de personnel.

Voir son quartier complètement végétalisé dans 75 ans, ça ne produit pas le même effet que lire un rapport qui mentionne que «les températures moyennes augmenteront de 1,7 degré». L'une est une projection presque tangible, l'autre une donnée insaisissable.

Ni utopie ni dystopie

Une nuance importante : le design fiction n'est ni une utopie ni une dystopie. La chercheuse dont je vous parlais plus haut le dit clairement : ce qui l'intéresse, c'est «nourrir la culture du compromis». Ça ne sonne pas super vendeur, et pourtant, c'est une invitation à un mélange d'imagination et de pragmatisme.

Qu'est-ce qui nous semble possible? Qu'est-ce qu'on a envie d'inventer avec les contraintes qu'on ne peut pas éviter? Un scénario utopique pour certains sera dystopique pour d'autres. C'est précisément ça qui rend la conversation intéressante.

Un outil de conversation, pas de décision

Des villes l'ont compris avant les gouvernements. Helsinki, en Finlande, est probablement l'exemple le plus documenté : la ville a utilisé des visions participatives et visuelles pour planifier sa transformation en réseau de quartiers denses et quasi sans voitures à l'horizon 2050.

Ailleurs en Europe, des agences de planification s'en servent pour préparer des consultations sur l'adaptation climatique, en montrant aux résidentes et résidents non pas des statistiques, mais des images de leur rue dans 30 ans.

Ce que le design fiction ne fait pas, cependant, c'est de prendre des décisions à notre place. C'est la bougie d’allumage d’une concertation, pas un outil de gouvernance. Sa limite est aussi sa force : il ouvre des portes, mais il ne les franchit pas tout seul.

Dans un contexte où les grandes transitions semblent abstraites et lointaines, cette capacité à projeter visuellement nos futurs possibles est peut-être l'une des ressources les plus sous-estimées qu'on ait. Pas pour nous rassurer. Pour nous obliger à choisir.


Crédit photo: Shutterstock_Yisar Andrianus

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